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ENTRETIEN EXCLUSIF AVEC L’EX-MINISTRE BABER GANO, CADRE DU RPM, «ASSIMI GOÏTA DOIT CONVOQUER LES FORCES VIVES DE LA NATION POUR RENDRE LA TRANSITION PLUS INCLUSIVE, AVEC UN GOUVERNEMENT PLUS INCLUSIF ET ÉTOFFÉ »

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  • « Le chronogramme peut être réaménagé et allégé autour de trois élections » 

Baber Gano, cadre du Rassemblement Pour le Mali, ancien ministre de l’Intégration africaine et ex-député élu de Djenné, s’est exprimé, hier, mercredi 22 février, dans un entretien exclusif, sur la marche de la Transition, la visite annulée du Premier ministre à Ansongo et Bourem, l’Accord d’Alger, les démissions au sein du parti. Selon lui, le président de la Transition doit convoquer les forces vives de la Nation pour rendre la Transition plus inclusive, précisant que l’actuel Premier ministre n’a pas la légitimité de réaliser le programme gouvernemental.  

L’Indépendant : Près de trois ans après le coup d’Etat de 2020, quelle analyse faites-vous de la Transition en cours ?

Baber Gano : Sur un plan d’appréciation personnelle, je n’ai pas de reproche ou de grief à porter à la Transition, parce que, jusqu’à présent, les programmes déclinés au début, en ce qui concerne les réformes majeures, sont engagés et en cours. Sur le plan de la sécurité, je pense que la Transition réalise des progrès énormes. Ce n’est pas contestable.

Aussi, sur le plan du retour du Mali sur un certain nombre de principes, il y a une souveraineté nationale qui n’est pas contestable et la voix malienne porte. On respecte désormais le Malien. La Transition a réussi à hisser le Mali à un certain niveau de respectabilité, que nous attendions d’un Etat.

L’Indép : Observateur averti et, surtout, ressortissant d’une zone en proie aux conflits, quelle appréciation faites-vous de la situation sécuritaire actuelle du pays ?

B.G : Elle n’est pas parfaite mais enregistre beaucoup de progrès. Il faut reconnaitre que la montée en puissance de l’Armée est une réalité et que, dans la mission de sécurisation des populations et des biens, l’Armée est en train de gagner du terrain et gagner beaucoup sur les jihadistes et terrorises. Beaucoup de camps et foyers ont été démantelés et beaucoup de chefs jihadistes et terroristes ont été mis en déroute et neutralisés.

Les populations, qui avaient été chassées de leurs localités, ont regagné leurs villages ou villes. Les gens sont libres de leur mouvement. La libre circulation est une réalité. Il n’y a pas doute que, sur le plan sécuritaire, l’Armée et la Transition font beaucoup de progrès.

Je salue l’acquisition des matériels et des équipements militaires, qui ont fait monter l’Armée en puissance et l’ont rendue plus professionnelle. Ce qui se traduit aujourd’hui par le constat que l’Armée est plus proche de la population et veille à leur sécurité. Cela est indéniable. J’exhorte la Transition à continuer dans ce sens, pour que nous puissions recouvrer totalement tous les territoires tombés dans les mains des terroristes et jihadistes.

L’Indép : Il n’empêche que la visite du Premier ministre à Ansongo et Bourem a été annulée pour « des raisons sécuritaires » selon certaines sources, ce que l’intéressé lui-même a démenti, invoquant « une décision du gouverneur » de la région de Gao. Que vous inspire cette posture du Chef du gouvernement ?

B.G : J’ai écouté le Premier ministre, qui a donné une version officielle, en disant que le gouverneur de Gao lui a conseillé d’annuler sa visite à Ansongo et Bourem. Moi, je ne crois pas en sa version. Même si nous devons prendre cette version comme la vraie, je pense que la forme de l’annonce est un peu inappropriée, parce que les renseignements sécuritaires ne peuvent pas être portés publiquement, surtout que c’est par la voix du Chef du gouvernement, premier responsable de l’Administration.

A supposer que je crois en cette version, en faisant cette communication publique, cela a des conséquences. Elle affaiblit l’Etat, porte un coup à la mise en œuvre de l’Accord, crée un doute sur la capacité de sécurisation de l’Etat dans ces zones et laisse planer un doute sur les objectifs d’organisation d’élections paisibles et crédibles sur l’étendue du territoire national, avec la garantie de la sécurité. Le Premier ministre pouvait s’abstenir de dire officiellement ces raisons, auxquelles je ne crois pas, parce que ce n’est pas cela la vraie raison.

L’Indép : C’est laquelle alors ?

B.G : la Transition est organisée en trois organes : le Président de la Transition, le Gouvernement (Premier ministre), le Conseil National de Transition (son président). Je suis persuadé que le fait de n’avoir pas pu atteindre Ansongo et Bourem, c’est pour des raisons personnelles. Ce n’est pas lié à la version officielle, parce que je connais un peu la zone.

Je me suis convaincu davantage que cette version n’est certainement pas celle qu’il faut prendre en compte, parce que, dans sa délégation, le ministre de la Réconciliation nationale, le Colonel-Major Ismaël Wagué a pu tenir une réunion avec les mouvements armés dans le cadre du dialogue en cours pour la reprise des sessions du Comité de suivi de l’Accord. Laquelle réunion devait être présidée par le Premier ministre. Je connais aussi les cautions religieuses, coutumières et traditionnelles qui garantissent la stabilité dans ces localités et qui sont généralement les facteurs d’équilibre accompagnant l’Etat.

Si la visite du Premier ministre n’a pas pu s’étendre à Ansongo et Bourem, je suis sûr et certain que c’est contre sa personne lui-même, parce qu’il n’a certainement pas reçu le soutien de ces cautions (autorités morales et religieuses). Deuxièmement, il a toujours été quelqu’un qui porte des discours très critiques, parce qu’il est l’un des rares leaders politiques à renier l’Accord d’Alger, un instrument juridique qui permet à ces zones d’amorcer le dialogue avec l’Etat et de garantir entre l’Etat et les mouvements signataires stabilité et interaction (…). Ces choses ne peuvent pas rester sans être punies.

Je suis sûr et certain que c’est le rejet de sa personne qui est à la base de cette annulation et non des raisons sécuritaires. Ceci m’amène à revoir la légitimité d’un tel Premier ministre, parce qu’il est dans le souci de toute gouvernance de rendre l’Etat plus proche de sa population. Comment les populations peuvent ne pas accepter d’accueillir un Premier responsable de l’Administration, surtout qu’elles s’attendent à ce que ce haut responsable vienne prendre en charge leurs soucis de développement et de services sociaux de base ?

Si nous devons nous en tenir à sa thèse, ce n’est pas bon, parce que cela démoralise tous les Maliens. Elle peut saper un peu le moral de la population, qui va douter de la montée en puissance de l’Armée, alors qu’elle est réelle.

Gao-Ansongo, c’est 100 km. Gao-Bourem, c’est 90 km. Il n’a pas seulement à prendre un hélicoptère, il peut même aller par la voie routière et la forte présence de l’Armée dans cette région peut lui assurer pleinement la sécurité. Ce serait quand même étonnant que lui, ressortissant de Gao, ne puisse pas être accueilli comme le digne fils, de retour dans sa ville natale, à moins qu’il y ait des litiges ou incidents non encore soldés entre lui et la population.

Si, aujourd’hui, Assimi Goïta décidait de retourner à Gao ou Ansongo ou bien Malick Diaw, vous allez voir, ils vont leur dérouler le tapis. Ils vont l’accueillir à bras ouverts et le conduire dans toutes les zones.

De la nomination du Premier ministre à aujourd’hui, beaucoup d’eau a coulé sous le pont. Le M5-RFP s’est désintégré. Le Comité stratégique n’est plus qu’une coquille vide et Choguel K. Maïga n’est pas légitime.

Il appartient au président de la Transition de convoquer les forces vives de la Nation pour rendre la Transition plus inclusive, en réorientant le programme de la Transition avec un Gouvernement beaucoup plus inclusif et étoffé. Sinon, ce que je vois, le Premier ministre, avec les propos qui se tiennent, la Transition prendra beaucoup de coups, pas parce que le président de la Transition n’est pas légitime mais parce que le Premier ministre n’a pas, aujourd’hui, la légitimité de réaliser le programme de la Transition.

L’Indép : Vous, en tant en qu’ancien ministre de l’Intégration africaine, comment voyez-vous le changement de partenariat opéré par le Mali ? 

B.G : L’on ne peut pas imposer à un pays souverain son partenariat. Il est libre de nouer ses partenariats. A un certain moment donné, compte tenu de l’expression des besoins et de l’orientation diplomatique, cette orientation doit être adaptée avec le choix des partenaires. Notre souveraineté nous donne cette liberté de choisir nos partenaires.

L’Indép : Sur le plan politique, pensez-vous que le référendum et les autres élections programmées pourront se dérouler aux dates indiquées ?

B.G : pour moi, le chronogramme, initialement publié,n’est pas un fétiche. Il peut être réaménagé. A mon avis, le plus important est de rester dans le délai de la Transition. J’apprécie beaucoup le discours que tiennent les autorités sur la constance de rester dans le délai. J’ai écouté le ministre des Affaires étrangères,lors de la dernière session du Conseil de Sécurité de l’ONU et le ministre d’Etat. Tous sont convaincus que le délai de la Transition sera respecté.

Beaucoup de gens parlent de retour à l’ordre constitutionnel normal, sans savoir ce que cela veut dire. Il s’agit de la mise en place des institutions fortes, crédibles et incontestables. Si le chronogramme réaménagé peut se limiter seulement à organiser des élections crédibles pour faire élire un président, dont le choix ne fait l’objet d’aucune contestation, c’est déjà un premier point de réussite. Deuxièmement, mettre en place une Assemblée nationale propre et légitime.

L’ordre constitutionnel ne peut pas être réalisé qu’avec l’ensemble des institutions, qui doivent aujourd’hui être renouvelées. Le Haut Conseil est en fin de mandat, le Parlement est dissout, il n’y a pas de président de la République, les mandats des Collectivités territoriales et des conseillers locaux sont arrivés à terme. Donc vous ne pouvez pas, dans ce même paquet, réussir les élections pour toutes ces institutions. Il faut que ça soit progressif, graduel et décroissant. Il faut mettre l’ordre constitutionnel normal dans un temps bien défini. Il ne faut pas penser qu’on peut tout faire durant ce temps très contraignant.

A mon avis il faut réaménager le chronogramme et l’alléger en se contentant de la révision constitutionnelle. La Commission de finalisation du projet de Constitution peut proposer deux scenarios : une nouvelle Constitution et une Constitution révisée. Si nous faisons une révision a minima, qui permet d’arriver aux élections, le mode d’élection n’est pas contestable. Si nous pouvons réaménager le chronogramme des réformes et des élections en optant pour une révision constitutionnelle, je pense que ce schéma peut être beaucoup plus apaisant.

L’Indép : Que doit contenir ce schéma réaménagé ? 

B.G : Dès que vous réaménagez le chronogramme, il faut sortir les élections locales, communales et régionales. Il faut laisser celles-ci au pouvoir démocratiquement élu. Mais le référendum, on peut le tenir avec une révision constitutionnelle. Dès qu’on sort de la révision constitutionnelle, on s’attaque directement à la présidentielle et aux législatives. On peut gagner ces trois étapes dans la durée actuelle de la Transition.

L’Indép : Que faut-il faire pour que les élections se tiennent dans un climat apaisé ?

B.G : Des voix s’élèvent chaque fois qu’il s’agit d’une Constitution ou de sa rédaction. C’est pour cela que les précédentes tentatives ont rencontré beaucoup de contestations et créé des situations de crise socio-politique. Pour éviter cela, il faut le consensus politique. Nous sommes tous d’accord que la Constitution de 1992 a des insuffisances, qui ne peuvent être corrigées que par une révision. Il faudra les noter puis améliorer le cadre de gouvernance des institutions. On a tous besoin d’institutions fortes, parce que, si la Présidence de la République, le Parlement, le Gouvernent ne sont pas forts, on ne peut pas garantir la stabilité politique.

L’indép : Comment se porte votre parti RPM ? Est-il prêt pour aborder les prochaines élections quand on sait qu’il enregistre depuis quelque temps des démissions de taille ?

B.G : Nous n’avons pas à faire la fine bouche. Le parti a subi des épreuves très très dures, liées au coup d’Etat,qui a dissout notre régime. Cela n’a pas été sans conséquences sur la structuration du parti, qui traverse une période difficile. Nous sommes entre nous dans des conflits. Il y a des crises de confiance, de leadership et de toutes sortes. Nous sommes en train de nous concerter et de voir dans quelle mesure nous allons sortir de toutes ces crises et essayer de répondre à notre mission de conquête du pouvoir. Il faut rassembler tous les militants, parce qu’on ne peut pas être des responsables, si nous ne pensons qu’à nous-mêmes…

Nous sommes un grand parti. Nous devons nous ressaisir. Nous allons être obligés de faire abstractionde nos ambitions et questions personnelles pour faire face aux vœux de l’ensemble de nos militants.

L’Indép : Qu’est-ce qui motive la démission de certains cadres ?

B.G : Quand une crise perdure, elle peut avoir des conséquences de ce genre. Nous sommes dans la crise,il y a bientôt un an. Certains peuvent se fatiguer d’attendre la résolution de cette situation. Ils ont été tentés par des démissions, qui font également fait partie de la vie d’un parti.

Mais cela ne fait pas plaisir. Je ne me réjouis pas des démissions. Chaque élément, cadre, camarade que je perds me fait mal, parce que nous sommes un parti historiquement constitué. Nous avons cheminé et atteint ensemble des objectifs. Aujourd’hui, voir que,dans la poursuite de ces objectifs, après le décès de notre père-fondateur, feu Ibrahim Boubacar Keïta, ce parti se retrouve en lambeaux n’est pas mon souhait. Je pense que, dans les prochains jours, nous allons surpasser nos égos et voir l’intérêt général.

L’Indép : à quand le congrès pour limiter les dégâtsvoire amorcer une revitalisation ?

B.G : En réalité, tout le problème part de la mise en place d’un organe dirigeant, qui est arrivé à son terme.Le Bureau politique national est en dysfonctionnement total. Nous avons appelé à son renouvellement, compte tenu de l’état des défections et des décès. C’est cela qui a été le point de discorde entre nous.

L’Indép : Le mot de la fin ?

B.G : Mon mot de la fin, c’est la reconstruction de notre unité nationale. Elle réside dans les pactes existants entre les ethnies, les religions et les races. Que ces pactes puissent être consolidés. La devise du Mali est le meilleur exemple de l’unité nationale….

Je voudrais vraiment inviter les autorités de la Transition et tous ceux qui parlent au nom du Mali d’avoir un discours apaisant, parce qu’il faut savoir porter la parole publique. Ayons le sens de la mesure ! Apaisons la situation ! Nous devons avoir un Mali apaisé pour que nous sortions de cette crise et garantir la cohésion sociale.

Entretien réalisé par Moussa Sayon CAMA

Source: L’Indépendant

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